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Et s'il suffisait tout simplement d'être vieux pour être heureux ?

Pierre Cardin, Claude Bessy, Christian Millau... ces super-seniors défient leur époque. Eternels aventuriers, ils échappent à la course contre la montre et continuent de vivre au présent. Pour percer leur secret, Laurence Benaïm les a rencontrés. Extrait de "Le plus bel âge".

par Laurence Benaïm, 03/08/

A l’issue de sa vie, Goethe affirma qu’il venait d’apprendre à lire. Toute fin est une promesse de recommencement. Et si la vieillesse, perchée sur les ans, réconciliée avec la gravité, était le sommet final d’où l’on dominait tout ? « Les jambes traînent, mais la tête vagabonde », m’avait dit un jour André Ostier, ce chasseur de bonheur qui signait ses reportages photographiques « Paris revit », dans Vogue, en 1945. Ces octogénaires semblent tordre le nez aux statistiques. Il y aura bientôt plus de personnes âgées que d’enfants de moins de 5 ans.

En Allemagne, on vendra plus de couches pour incontinence que de couches pour bébé. L’espérance de vie tant prolongée se métamorphose en cauchemar, notamment dans des pays comme le Japon, ou la Chine et ses 106 millions de seniors recensés en 2008, et dont le chiffre va en s’en volant. En prime-time, France 2 diffusa récemment un reportage sur la vallée des centenaires, dans le Guanxi. Une arrière-arrière-grand-mère, dont les quatre fils sont morts de vieillesse, y déclare : « J’ai toujours travaillé, j’aimais nourrir mes cochons. Mais depuis que j’ai 107 ans, mes enfants m’empêchent de le faire… » Le reportage était suivi d’une enquête sur la chirurgie esthétique des moins de 18 ans. Nous vivons dans un monde de plus en plus fou. Il faudra bien qu’un jour il s’arrête. La tranche des plus de 80 ans est celle qui progresse le plus vite, elle devrait croître de 233 % d’ici à 2040, a annoncé le Census Bureau américain. Le monde vieillit, mais le monde n’a rien anticipé, et les poupées de 15 ans n’ont plus qu’une obsession : vieillir, mais à condition de s’offrir, à chaque décennie, un nouveau visage, un corps neuf.

Les personnalités nourries par les mots semblent être privilégiées. Dans Le temps mord 1, Doris Lessing, alors âgée de 90 ans, a évoqué le « don merveilleux de la vieillesse : “Le détachement” ». « Pourquoi est-on si heureux en scène ? » se demandait Tsilla Chelton, disparue en 2012 à l’âge de 93 ans. « Parce que “je” n’est pas là. Il ne vous dérange pas. » Collectionnant les personnages de vieilles, de la cantatrice chauve à Tatie Danielle, elle a fait des planches son jardin de paradis, laissant à l’ombre les petits et grands tracas du quotidien.

Les Affranchis sont, et resteront des rebelles. Incapables de renoncer à rien, ils demeurent individualistes avant tout. Assez infatigables pour s’offrir, à la manière de l’architecte Oscar Niemeyer, le luxe d’exposer jusqu’à 105 ans leurs œuvres. ... Ils ne font pas semblant. Ils n’ont pas grandi avec les trente-cinq heures et les RTT. Ils n’ont vécu que pour leur passion. Comme Michel Legrand, que Jacques Demy a surnommé un jour « Fontaine à musique » ; ce jeune homme de 80 ans rédigea sa première musique de ballet pour Liliom, de John Neumeier, à l’Opéra de Hambourg, ce qui ne l’empêcha pas de réaliser, plus tard, les arrangements d’un album réunissant des interprètes contemporains tels que Ayo ou Jamie Cullum. Comme Daphne Selfe, 83 ans, la Kate Moss des octogénaires, ou René Buffière, qui, à 87 ans, préparait son baccalauréat. Il dédia cette épreuve à son fils, inspecteur du travail tué à coups de fusil de chasse par un agriculteur lors d’un contrôle de routine. Pour lui, apprendre, c’était renaître dans les livres. Il aimait citer Montesquieu : « L’ignorance entretient la servilité. » La vie, que nous considérons trop souvent comme un dû, ils la voient comme un don. D’une certaine manière, ils nous réconcilient avec nous-même, avec la nécessité d’apprendre à surmonter les épreuves, à imaginer, sur fond d’apocalypse, la perspective de notre fin, comme une promesse que l’on se fait. Bourreaux de travail le plus souvent, monstres d’égoïsme en général, passant sous les vagues du temps avec une grâce de pure-players, électrons libres, ils échappent à la course contre l’âge, dans laquelle se consument leurs cadets quadragénaires happés par les gourous du bien-être et de l’anti-vieillesse. Loin des monstres sacrés d’hier et des piliers de la longévité asiatique, ils me semblaient inclassables, aussi solitaires qu’entourés, francs-tireurs d’une époque malade de son jeunisme, condamnée à se distraire dans les parcs d’attractions culturels pour fuir ses démons.

Certains adjectifs ont beau être passés de mode, (comme « revêche »), le politiquement correct n’a pas anéanti une certitude personnelle : les vieux ne sont pas nos copains. Ils jouent, ils trichent, ils se défendent, ils dirigent chacun une armée imaginaire composée d’un seul soldat à facettes. Lorsqu’un jour, j’ai vu June Newton chanter au-dessus du tombeau d’Helmut, à Berlin, j’ai compris. « Je n’ai peur de rien. La vie n’est pas une répétition », me dit-elle, son casque de cheveux gris surplombant ses lèvres fardées de rose. Le soir, elle chanta, elle s’enivra encore, dans ce bistrot où le portrait géant d’Yves Saint Laurent par Juergen Teller s’affichait, telle la statue du Commandeur. « Old age is not for cissies » (« La vieillesse, ce n’est pas pour les mauviettes »). Dans notre époque si consensuelle, où pour s’aimer il faut d’abord se ressembler, et où la crainte de l’affrontement nourrit les frustrations et la haine, leur pouvoir suprême est d’être différents. D’honorer l’insoumission, comme l’élégance suprême du cœur qu’ils ont parfois, il est vrai, aussi sec qu’un biscuit oublié dans une boîte en fer. Egoïstes, ils le furent, sans doute, parce qu’ils ont survécu sans s’attacher aux petits détails qui nous blessent, nous qui croyons mieux vieillir en absorbant des doses massives d’antioxydants et d’Oméga 3. Insolents et galopins, ils bravent les tabous du politiquement correct. « Les églises se vident, mais d’autres s’emplissent de crapauds de bénitier que les dévots de la bien-pensance engraissent à la guimauve du conformisme le plus abyssalement débile. On a dit de la France qu’elle était moisie. Je dirais plu tôt que, tremblotante et frileuse, elle se couvre de lois et d’interdits, comme les vieillards se couvrent de petites laines. » En 2012, le hussard aux lunettes d’écaille, signant son Journal d’un mauvais Français, n’était autre que Christian Millau, 83 ans.

Coups de sabre, coups de tête, coups à longue portée. Les plus de 80 ans sont peut- être les derniers frondeurs. Assumant, loin des indignés de circonstance, l’éclat de rire et l’audace. « Qu’est- ce qu’elle fout encore là, la vieille ? Qu’est-ce qu’elle a à dire ? Il ne faut pas se leurrer, les gens ne sont pas très aimables. Je suis une vieille dame et il y a un racisme pour ces choses- là. Mais je ne suis pas morte, je ne suis pas morte », dit Juliette Gréco.

Extrait de "Le plus bel âge: Rencontres avec des octogénaires affranchis", Laurence Benaïm (Editions Grasset), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici

Source : atilantico.fr