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par ten0fiv, 14/03/2013 (extraits)

Sur le plan symbolique, légaliser l'euthanasie enverrait deux messages aux patients français.

Le premier, le plus attendu, celui pour lequel ses partisans militent énonce l'idée suivante : chacun dispose de lui-même, comme il l'entend dans le contexte de sa fin de vie. Par cette loi, chacun aurait cette possibilité, avec l'aide d'un tiers, dans le cadre d'une maladie létale à court ou moyen terme, quel que soit son état symptomatique, de décider du moment de sa mort. Liberté individuelle majeure de patients autonomes, maîtres de leur destin, la légalisation est vue en cela comme un progrès puisqu'elle vise à donner un droit à un ensemble de citoyens vulnérables, même si ce droit vise à les priver de tous les autres.

Je ne vous cache rien, je n'ai pas abordé mes études en étant opposé à l'idée de procéder à l'euthanasie des patients demandeurs. L'idée que chacun puisse décider et exercer son autonomie dans le sens éthique du terme me paraissait – et me paraît toujours- être un point fondamental. Epargner aux patients en fin de vie leur soumission aux conséquences de leur maladie en ayant recours à cet arsenal thérapeutique volontairement létal relevait quasiment du devoir d'humanité. Et je cataloguais les « contre » comme les tenants d'une pensée religieuse dont le principal hobby consistait à l'ingérence permanente dans la vie privée des autres. Autant dire que j'avais la « subtile » position d'un athée pour lequel, sur cette question précise, il était insupportable d'être dépossédé de la décision, si jamais un jour, je devais me retrouver dans cette situation.

Sauf qu'avant de dire oui à une demande d'euthanasie, encore faut-il savoir quelle en est sa véritable définition. Aujourd'hui bon nombre d'entre nous ont émis un postulat, celui qu'elle n'existait pas vraiment en tant que telle. Qu'un patient qui la demande, ne demande pas forcément de mourir, mais plutôt qu'il exprime ainsi une douleur physique, morale ou totale (le fameux total pain syndrom), d'une solitude, d'une dépression, des milliers de chemins qui peuvent mener à ne plus vouloir continuer. Ce postulat n'est pas stérile, envisager cette demande comme le symptôme d'autre chose, un appel au secours jusqu'à preuve du contraire, permet beaucoup en pratique. Signe de gravité, d'alarme, d'urgence, elle enclenche une prise en charge aiguë. Sachant cela, gardons en tête encore une fois que neuf demandes d'euthanasie sur dix sont une demande de lien. Neuf fois sur dix, la demande cache autre chose.

Mais la dixième ?

Si après s'être penché sur la demande, il n'est plus possible de faire autrement que de l'authentifier en tant que telle, quel faire ?

C'est là qu'intervient le deuxième message. Il n'est pas direct,il s'inscrit plutôt en filigrane. Il constitue l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas favorable à la légalisation de l'euthanasie en France. Cette raison est critiquable, j'y trouve moi-même des tonnes de failles, mais elle a le mérite de faire réfléchir sur notre rapport aux autres. L'idée la voilà: l'euthanasie va modifier et déplacer le regard de la société sur l'ensemble des pathologies. Dès l'instant où, pour un patient donné sur une pathologie donnée, un comité aura décidé qu'une demande d'euthanasie est légitime, il tracera une limite dans l'histoire d'une maladie entre le moment où il est possible d'y recourir et le moment où il est ne l'est pas. En somme, chaque pathologie va se voir doter d'une nouvelle articulation, d'un pont, d'une rupture, entre le moment où la demande est refusée, et celui où elle peut être acceptée. Et cette articulation va se répercuter d'une façon ou d'une autre sur tous les patients atteints.

Prenons un exemple : les patients A et B sont atteints du même cancer avec métastases généralisées. Le patient A effectue une demande parce qu'il ne s'estime plus digne (j'emploie volontairement ce mot valise qui cristallise tout). La demande est authentifiée, c'est à dire qu'elle ne cache pas autre chose. Le « comité » en charge d'évaluer cette demande validera l'indication. Et bien par la validation de cette indication, ce comité va créer une « jurisprudence » dans ce cancer affirmant qu'à ce stade, la demande de mort est légitime et qu'effectivement, un patient dans cette situation ne s'estimant plus digne, a le droit de ne plus vivre. Le patient B, lui, ne fait aucune demande. Seulement, sans le savoir, il aura passé une barrière symbolique avec le patient A, se trouvant de fait dans la zone d'acceptabilité d'une demande d'euthanasie. Sa vie à lui est devenue un peu plus relative au regard de la société. Le comité lui a quelque part dit que sa situation pouvait être indigne.

Je le dis à nouveau, cette position est critiquable. Lorsque l'on prend en charge un patient, dans une relation étroite de confiance, s'il y a bien une chose qui n'a pas la priorité c'est bien l'avis de la société, et les conséquences de nos décisions sur les autres. Mais dans ce débat ouvert, on ne peut en faire l'économie. La nécessite de transparence exige qu'il y ait cet aller-retour permanent entre ces cas très particuliers où nos convictions font face au principe de réalité – la définition même de la tension éthique – et le cadre commun de la vie citoyenne. Le seul moyen, à mon sens, de découpler l'impact global généré par une demande d'euthanasie est de la laisser être ce qu'elle est aujourd'hui. Une transgression.

Discussion :
par docteur 16, 14/03/2013
la médicalisation de la mort va devenir intenable pour les médecine et les personnels soignants. Je m'explique : la tendance à la médicalisation à outrance de la vie est en train de se faire de façon insensible et les médecins sont en train de devenir des outils de cette médicalisation, des outils interchangeables à qui on ne demandera plus leur avis. Puisque le malade a décidé de mourir : faites les gestes médicaux pour exaucer son voeu. Puisque cet enfant est hyperalgique donnez lui de la ritaline. Puisque cet homme veut un dosage du PSA, prescrivez le. Puisque cet enfant est tombé du toboggan, envoyez une cellule d'action psychologique.
C'est le paradoxe d'une vie hyper médicalisée qui va se passer sans médecins.

Source : ten0fiv.wordpress.com